Ah l’immense solitude de celui qui dans un vernissage se fait gentiment interroger par un ami qui le pense connaisseur, d’un « alors, qu’est-ce que tu en penses ? »….

« …. » … c’est ce qui vient en premier à l’esprit du malheureux, suivi de « c’est…. C’est… on dirait… ça me rappelle… heu… c’est beau… » suivi d’un « enfin… moi j’aime bien… surtout… enfin… tu vois quoi… ». Et l’autre de lui répondre « hm hm… », d’un air pénétré, comme s’il avait eu une révélation… les deux, à ce moment précis poursuivant la conversation dans leur tête, tout en allant vers le buffet se chercher une autre coupe pour faire diversion.

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« c’est beau » ! c’est bien ça que je viens dire ? Pfff, nul, je suis vraiment nul… et j’ai même ajouté « moi j’aime bien »… pas plus plat comme discours, et en plus c’était moche, il va vraiment me prendre pour un abruti, machin. Machin, de son côté médite encore sur la profondeur du « j’aime bien » et pourquoi son ami qui a pourtant du goût apprécie ce morceau de fer rouillé planté dans une carotte… Il faut dire qu’ils sont bien tombés tous les deux ce soir, arrivés par instinct grégaire et facebookien dans une hype artistic party qu’on voudrait leur faire passer pour de l’art contemporain. Il y avait tout le who’s who des gens qui savent et tout le monde avait l’air de s’extasier, alors forcément, il devait y avoir de quoi. Le hic, c’est juste ce « quoi » pour le non-initié… qu’est-ce qui était si brillant, si intelligent, si beau peut-être que lui seul n’en avait rien perçu et qu’il n’a rien osé dire de peur de passer pour l’idiot du village… Inculte, il doit être inculte et le gouffre est immense pour rattraper toutes ces années de culture qu’il a passé à travailler, réussir sa vie, faire du sport, rencontrer des amis, au lieu de se cultiver…

Du coup, c’est devenu un véritable complexe, car comment appréhender cette carotte et ce clou rouillé qui ne sont pour lui pas plus intéressant que ce joli tableautin aux couleurs gaies qu’il a vu dans la vitrine d’un petit magasin de déco ou dans l’atelier d’un artiste en herbe ? Comment acheter cette petite toile d’ailleurs et la mettre chez lui si c’est pour ne plus pouvoir inviter personne de peur d’être pris en flagrant délit de médiocrité esthétique ?

Déjà la dernière fois qu’il avait été au théâtre, il avait cru mourir de honte quand les applaudissements l’avaient réveillé à la fin d’un spectacle où le silence et l’immobilité étaient entrecoupé de mots qui étaient vaguement des phrases. Tout le monde avait adôooré, à en croire les commentaires à la sortie…. Sauf lui, l’inculte… qui s’est enfui sans demander son reste..

Et pourtant, s’il savait notre ami comment fonctionne ce petit monde, quels sont les codes et finalement à quel point il doit se sentir autorisé d’acquérir cette petite œuvre qui lui plaît… Moi aussi, j’ai vu ce clou rouillé dans cette carotte, mais comme je suis historien de l’art et spécialiste de l’art contemporain, ma « culture » m’a permis de dire que c’était nul… et quand les applaudissements l’ont réveillé, à peine m’ont-ils également sorti de ma douce rêverie favorisée par la chaleur, le noir, le silence de cette agréable salle et de ce dialogue abscons. Rarement, alors que je me suis littéralement fait infliger plus de 110 pièces de théâtre par an quand ma fonction m’y obligeait, je n’ai assisté à un tel chef d’œuvre de vide absolu. Seulement, voilà, moi je peux le dire et pas notre ami, que je me suis ennuyé à mourir avant de m’endormir… Pourquoi ? parce que… c’est comme ça la culture…. Oh et puis, je vais trahir à présent un secret bien gardé. Dans le petit monde des amateurs de culture, il y a ceux qui savent, ceux qui croient que les autres savent, et ceux qui veulent faire croire qu’ils savent aussi et qui sont les plus nombreux… par défaut, ceux-là aiment tout, dans le doute et le disent quand un autre l’a dit avant, pour mieux brûler la minute d’après ce qu’ils viennent d’adorer parce qu’un autre a eu l’initiative de détester et le faire connaître.

Fort heureusement, il y a les incultes sans complexes, ceux qui aiment juste parce qu’ils ont ressenti une émotion ou moins, voire pas du tout, parce que cela ne les touche pas.

Car trêves de caricature, la culture, c’est avant tout de l’émotion et de la curiosité ! Bien sûr qu’une œuvre comme carré blanc sur fond blanc de Malévitch peut s’expliquer par des siècles d’histoire de l’art, bien sûr que dans chaque œuvre hermétique l’artiste a voulu « extrapoler sa psyché sur son continuum espace-temps et faire une critique politique de la société post-moderne agonisante pour mieux traduire l’incommunicabilité des êtres humains dans un monde hypermédiatique ». N’empêche que le petit tableautin est bien plus beau que la carotte plantée dans le clou… et que le noir sur noir sans parole était soporifique…

Alors, je le dis à tous nos amis incultes. On a le droit quand on est inculte de ne pas aimer autant que quand on est « cultivé ». On a le droit de s’ennuyer dans une mauvaise pièce et même de le dire. On a le droit d’aimer une petite œuvre sans prétention autre que d’être jolie, et si l’on s’autorise même à l’acheter, il se peut que l’on ait raison contre le monde entier qui finira bien par suivre. Pourquoi ? parce que l’on aime tout simplement et que face à une œuvre, tout le monde est égal dans l’émotion. Les mots et la technique pour traduire son ressenti, cela s’acquiert bien plus facilement que l’émotion et la sensibilité. Après, bien sûr aussi que plus de curiosité permettra de mieux comprendre des démarches plus austères, et que certaines déclencheront des plaisirs intellectuels équivalents à celui des yeux… mais avant, surtout, à tous les « qu’en pense-tu ? » de la terre, il faut oser répondre « cela ne me touche pas » ou « cela me touche », car c’est vraiment là que se situe la culture. Surtout ne pas suivre le goût des autres mais le respecter malgré tout, surtout ne pas suivre la mode en matière de culture, et surtout aimer, acheter, s’ennuyer, s’endormir, et peu à peu se forger sa culture, celle qui reste si l’on a tout oublié et donc aussi si l’on a rien appris, une culture humaine en phase avec les artistes et loin des poncifs, une culture libre et subjective, petite contribution à toute l’inculture du monde, qui n’est finalement que toutes les autres cultures et savoirs que les vôtres.

Arnaud Weber