«…On possède toujours un soleil de grâce dans le giron de l’invisible» (Farid al-Din Attar, le Langage des Oiseaux, XIIème s.) : c’est à l’intérieur de nous-mêmes que la recherche doit être entreprise avec constance et patience. Il faut fermer les yeux sur le monde alentour, pour mieux se laisser investir et que la plume de celui qui écoute Laura devienne machine à remonter les rêves en les inscrivant dans le souvenir, dans la mémoire de l’artiste. A Fès comme ailleurs, elle est à la recherche d' »un enchantement contempora » et au détour d’une rue, elle souffle ainsi les ballons d’un vendeur avant de les accrocher au mur à côté de lui.

La lumière du jour les traversant fait naître une farandole poétique, illuminant la surface blanche comme les dents des sourires d’enfants.

Aujourd’hui, elle recentre mais ne restreins pas… elle prend un virage qui la ramène vers elle, prends un risque et procède au déplacement de l’intime dans le public. Marchons un instant à ses côtés :

« L’aventure à Fès et cette exposition correspondent à une mémoire retrouvée. Mon voyage « touristique » s’est transformé en voyage intérieur, en résonances…

Le cycle d’images présentées ici et l’installation sont ainsi une approche de la partie enfouie de l’Iceberg… s’il y a de l’harmonie, elle est bien cachée. Le désert proche de Fès n’a pas fondu la glace : des visions se sont dérobées, d’autres ont ressurgi le temps d’une pause…

Il est donc question d’un espace dans lequel vous pourriez prendre place, dans ces canapés pluriels auprès d’une femme en voyage. Des pensées l’accompagnent qui sont liées à ses rencontres et Fès en fut riche ; mais ce n’est pas tout à fait moi. Les mains musiciennes « bagouzées » de mon père qui accompagnent Padre Soler, la chevelure de ma mère que je coiffais enfant, et d’autres objets de cet espace intime sont arrivés naturellement comme pierres-à-fiction, pour tenir à distance toute nostalgie. La généreuse énergie de Fès m’aurait assez facilement entraînée à un exotisme de représentations, et c’est l’équilibre fragile du voyage intérieur qui a détricoté les cartes postales.

Sur mon passeport, il n’est pas écrit « Marocaine », pourtant ce pays fait désormais partie de mon histoire.

(L.M. février 2003)»

Quoi qu’il en soit nous construirons l’espace ensemble est « [sa] réponse (et [sa] question) à cette quête d’une harmonie cachée» et comme à l’accoutumée dans son travail, un appel au calme. Comme dans les salons marocains, une composition de canapés invite à la détente, mais sont aussi des supports de parole libérée et intimement exploratoire, une psychanalytique installation d’images aux symboles amplifiés par la musique et les textes, incarnation de la mémoire de l’artiste, double et doublement mêlée – mémoire du Maroc qu’elle a connu récemment, mémoire de son enfance si étrangement et affectivement marocaine. En harmonie avec les lectures sensibles des deux autres artistes de l’aventure – Manuel Halliez et Dominique Kippelen -, Laura opère cette fois encore, le va-et-vient permanent entre sa vie intime et l’Autre.

Une pièce de clavecin aux accents orientaux, emplit l’espace de ce sentiment merveilleux que seules savent produire les cultures qui s’entremêlent… repères et appel à la différence enrichissante. Le sens de cette musique se révèle dans l’image projetée sur le mur : le portrait des mains d’un père qui jouaient le fandango de Soler, autant sur l’instrument que dans le silence, tapotant inlassablement au creux de la main de sa fille.

L’enfant a grandi. Devenue femme, l’odalisque, image projetée de son corps nu sur le canapé blanc, vient l’affirmer. Avec l’érotisme sacré absent de religiosité, évoquant par ailleurs l’orientalisme des peintres du 19ème, elle suggère au visiteur de s’installer à ses côtés. L’espace d’un père est baigné d’un Maroc imperceptible mais bien là, tout en sous-entendus, sensible et tactile. Des citations ou des notes des carnets de l’artiste, inscrites lorsqu’elle (re)découvrait Averoes, Avicenne, Heraclite à la Qaraouyine, complètent l’atmosphère.

Elle note au passage que pour Héraclite « le plus haut degré de réalité n’est pas ce qui apparaît par le raisonnement mais ce qui est perçu par les sens ; il affirme que la raison est vide avant que les sens n’entrent en action. » N’est-ce pas ce que démontre l’installation ?

D’autres canapés prolongent le voyage intérieur… l’odalisque fait place aux images d’une femme coiffants les cheveux rouges de Henné d’une autre femme : c’est la complicité, la sensualité, la douceur, et pour l’artiste, peut-être une métaphore de la transmission de la féminité, puisqu’elle a recomposé cette image tirée de ses souvenirs, avec pour modèles sa fille et sa mère. Dans l’espace de l’exposition, une photographie prise à Casablanca : « Rue de Strasbourg » en français et en arabe, se propose comme un trait d’union symbolique, une lecture possible d' »une harmonie dérobée où sont mêlées et profondément cachées les différences et les diversités » (Héraclite). Hamdulila.

Arnaud Weber