A voir à dire en corps, sans tendres images, pour toucher l’Autre.

« L’horreur d’un accident qu’on découvre sur sa route provient de ce qu’il est de la vitesse immobile, un cri changé en silence (et non pas du silence après un cri) » (Cocteau, La machine infernale).

A en croire Shopenhauer (« Le monde comme volonté et comme représentation »,1819), l’Homme ne connaîtrait le monde qu’à travers un voile d’illusion procuré par les sensations, l’essentiel lui restant inaccessible ; toute son existence ne serait mue que par le vouloir-vivre, la volonté de satisfaire des désirs passagers, condamné au malheur et à la souffrance entre ces satisfactions. Seul l’art permettrait l’abolition des désirs par l’évasion de la vie, le moyen de pénétrer l’intimité des choses, et parmi les arts, la musique serait seule capable d’atteindre directement la Volonté elle-même.

N’est-ce pas ce conflit permanent entre nos instincts, nos désirs, et la conscience de la complexité du monde, de la dérisoire condition humaine, qui anime le travail de Céline Trouillet ? N’est-ce pas pour faire entrer en relation les mondes subjectifs de chacun – car les sensations sont forcément individuelles -, qu’elle met en scène dans ses vidéos, des situations où le corps est le vecteur de communication ? Et où le son ou son absence, et la musique et son altération, jouent un rôle majeur ?

Par des jeux de langage, des jeux de regard et des comportements extrêmes, elle questionne en fait directement les relations humaines, le rapport à l’Autre, les problèmes actuels d’identité et de communication interpersonnelle.

Dans une vidéo présentant une bouche sensuelle en gros plan, mâchant un chewing-gum sur une musique entraînante (Dance n°1), elle rend explicite les codes sexuels habituellement inconscients. En montrant le visage immergé d’une jeune femme (Inside/outside N°1), qui ne voit sortir de sa bouche que des bulles d’air alors qu’elle voudrait produire des sons, elle fait ressentir immédiatement ce qu’est le danger, l’isolement et l’oppression que peut éprouver un individu qui cherche à s’exprimer sans y parvenir.

Interrogeant ailleurs la différence entre ce que l’on comprend, ce que l’on veut communiquer, ce qui est transmis et ce qui est compris, elle crée une vidéo minuscule (Song) pour laquelle le port d’un casque audio est nécessaire, qui présente une femme chantant ce qu’elle entend elle aussi dans son balladeur : le son est déformé, incohérent, la voix vibre, et le spectateur appréhende ainsi directement la divergence existante dans la transmission d’un message entre un individu émetteur et un individu récepteur. De manière presque similaire, une autre vidéo (Song 3), montre cette fois un jeune homme sourd, qui essaie de chanter « le Sud » de Nino Ferrer, alors qu’il n’entend ni sa voix, ni la musique. De ces efforts véritablement physiques naît un pathétique et une émotion qui interrogent sur ce qu’est le handicap, et plus encore un handicap lié à la communication.

Céline Trouillet, en révélant dans ses oeuvres tout le potentiel caché de la communication non-verbale, en nous donnant accès à la complexité des relations humaines, donne force à la pensée de Schopenhauer, écho à sa philosophie : « l’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. »

Arnaud Weber.