L’essentiel est incommunicable

« je ne suis rien que le regard qui te voit, que cette pensée incolore qui te pense » (Sartre, Huis Clos)

Des corps de femmes brodés par Gaëlle Lucas sur des draps anciens se dégage une évidente spiritualité qui provient autant du filigrane créé par le fil blanc ou doré sur le tissu immaculé, que de la conscience immédiate du travail immense que représente chaque œuvre. Dans sa proximité avec le corps, un drap blanc est un objet éminemment symbolique, auquel une patiente broderie confère une valeur sacrée supplémentaire, en rapport direct avec la pureté, l’innocence ou la mort. Suaire ou patrimoine conjugal, brodé d’un corps à taille réelle, il est comme habité par l’empreinte d’une femme qui s’y serait couchée, et réalisé en ayant présent à l’esprit la répartition traditionnelle et codifiée des tâches au sein du couple. Le questionnement sur la féminité qui traverse tout le travail de Gaëlle Lucas s’incarne dans ces œuvres textiles comme dans ses dessins.

Ceux-ci, comme les draps, touchent directement par l’apparente simplicité des moyens plastiques mis à l’œuvre : une étonnante harmonie entre les lignes au crayon, les aplats colorés et l’espace irréel aux perspectives imparfaites renvoient chacun avec empathie à ses propres expériences picturales enfantines. Mais c’est évidemment un leurre que de croire à la facilité par un coup d’œil trop rapide, car Gaëlle Lucas a développé une pratique extrêmement maîtrisée qui transcende ce que serait le geste d’un enfant en une expression autonome et originale : les discrets et légers traits de crayon parcourent ininterrompus et parallèles la surface de la feuille, comme autant de fils de pensée, tracés avec minutie et patience, le souffle retenu pour ne pas faire trembler la main ; la couleur est travaillée, riche de son hétérogénéité et les zones qu’elle emplit structurent l’espace en une composition plus complexe qu’elle n’y paraît de prime abord. Chaque dessin est en réalité à la fois une épreuve physique et une libération de l’esprit et du cœur : les heures et les heures consacrées aux mêmes gestes renouvelés d’infimes variations, sont autant de temps de méditation et d’introspection qui laissent naître sur le papier l’écriture plastique d’un journal intime qui ne s’annonce pas comme tel, et qui garde sa part d’inaccessible par sa capacité plastique à atteindre l’universelle simplicité.

Ne pas comprendre pour mieux ressentir : il semble que se love au cœur de cette création prolifique et obsessionnelle un immense cri d’amour muet, tout le questionnement d’une fillette devenue adulte – une certaine inquiétude de ne pas comprendre pourquoi le rapport entre les hommes et les femmes n’est pas aussi simple adulte qu’il l’était dans l’idéal d’une psychologie féminine enfantine -, une réflexion sur sa vie affective, une adresse tendre aux hommes sur leur incapacité à retenir les moments de bonheur fugaces, mais aussi une interrogation sur la féminité dans l’absolu. Qu’est-ce qu’être une femme pour une femme ?

Si le sexe est ce qui définit une femme dans sa différence organique avec un homme, la chevelure ne serait elle pas symbolique de sa féminité dans ce même rapport ? Comment doit-on comprendre alors les sillons de graphite au gris discret qui forment souvent la chevelure d’un visage de femme pourtant coloré ? Comment doit-on aussi comprendre de manière générale le système plastique qui concentre la couleur sur certaines zones bien affirmées et emplit le reste de l’espace par les lignes au crayon ? A risquer une explication, ce qui est coloré est affirmé comme existant, ce qui est au crayon tente d’occuper l’espace à la recherche d’une véritable existence…. qu’une gomme réduirait à néant, que la vie fixe ou efface. Le corps d’une femme fait d’elle une femme, mais sa féminité est une question irrésolue. Il y a des femmes féminines, d’autres qui ne le sont pas. Pourquoi ? Il y a des femmes plantes, des femmes sexuellement attractives, des hommes qui révèlent à une femme sa féminité, d’autres qui ne font que passer… Il y a des hommes et des femmes et l’incommunicabilité de ce qui fonde leur essence, ne laisse pour régir leurs rapports que la communication interpersonnelle qui sera toujours imparfaite, sans l’aide du sensible, du sensuel et donc du corps et des sentiments.

Au-delà des mots et du langage qui semblent parfois être la base de l’échange entre les êtres, la communication non-verbale ou corporelle, régit en réalité beaucoup plus profondément la relation. A travers des mises en scène vidéo, où un soin particulier est accordé au cadrage, à la lumière, à la taille de l’écran de projection et au son, Céline Trouillet explore tout le potentiel communicationnel qu’offrent les sens.

Arnaud Weber.